La « bombe à dispersion », problème universel

L’enquête selon Le Monde

Le 7 octobre 2006, Le Monde publie une enquête sur les « armes à dispersion » utilisées par l’armée israélienne dans sa dernière guerre (août 2006) contre le Hezbollah libanais. Le jour même, The New York Times publie, à la Une de son site, un reportage « presque » sur le même sujet. Deux choix, deux traitements.


 

L’article est titré Bombes à dispersion : tuer aussi après la guerre. Après une bonne attaque-slogan « Larguer aujourd’hui, tuer demain » (qui reprend le titre), le journaliste livre ses sources : révélations du quotidien israélien Haaretz sur l’usage par Tsahal des bombes à dispersion au Liban sud, témoignages de soldats israéliens, analyse d’experts militaires américains et déclarations de responsables des Nations Unies. L’article est réalisé par le correspondant du journal à New York.

L’objet principal de l’enquête du Monde, publié le 6 octobre 2006 en 2e position à la Une de son site (édition du 7 octobre 2006 du journal papier) est la bombe à sous-munitions, son fonctionnement et son usage. Cet angle est illustré par des exemples du Vietnam, du Kosovo, de l’Afghanistan, de l’Irak, avec la guerre Hezbollah-Israël au Liban comme toile de fond.

La bombe est traitée comme un problème universel qui frappe aujourd’hui les Libanais comme il avait frappé hier les Vietnamiens, les Afghans, etc. Cette approche est étayée par une documentation technique ainsi que d’une photo d’archives de lance-roquettes et une infographie sur les « différents types d’armes à sous-munitions« .

Des infos d’actualité (nombre de morts par jour depuis le cessez-le-feu intervenu le 14 août 2006, le taux des bombes non explosées au Liban) alternent avec des infos d’archives (sur le stock d’armes à sous-munitions des Etats-Unis, le type de bombes employées par Tsahal, etc.)

Titre atemporel
Le Monde avait publié, le 12 septembre 2006, un article sur le même sujet sous le titre « Des armes à bannir au plus vite ». Dans cet article, l’angle universel est relayé par une argumentation humaniste prônant l’interdiction de ces armes qui « tuent et mutilent les civils, au Liban, au Kosovo, en Ethiopie, comme au Sud-Soudan et en Irak… La très large utilisation par Tsahal au Liban sud de cette arme… confirme que la seule solution humainement responsable est leur interdiction…« .

Les deux articles du Monde se distinguent par un titre atemporel qui ne situe son sujet nulle part. L’info principale du titre réside dans l’affirmation d’une évidence, incluse dans la définition même des bombes à dispersion: continuer à tuer après la guerre! Il s’agit d’un titre générique (généralement déconseillé) qu’on peut attribuer à n’importe quel article et qui gomme les informations originales qui pouvaient justifier l’article.

De l’usage des chiffres
A l’image du titre, les chiffres du Monde sont, dans l’ensemble, atemporels. A part quelques chiffres sur le nombre de bombes à dispersions larguées sur le Liban sud et le nombre de victimes par jour provoquées par ces bombes, les chiffres de l’enquête sont de ceux qu’on retrouve dans les archives et les documentaires (nombre de bombes dans les stocks américains, taux de bombes non explosées, caractéristiques techniques des bombes, etc.). Exemple : « chaque roquette envoyée par un MLRS contient 644 petites bombes… »

The New York Times offre l’exemple d’un choix éditorial différent. Le NYT publie, le 6 octobre 2006, également en 2e place à la Une de son site, un article « presque » sur le même sujet. Titre Israeli Bomblets Plague Lebanon (Les bombettes israéliennes empestent le Liban). Le papier de NYT a tout d’un reportage. Il est réalisé par un envoyé spécial du journal en collaboration avec une journaliste libanaise sur place.

Les chiffres du NYT sont d’ordre pratique, en rapport avec l’impact de la guerre sur la vie des gens. On y apprend que :
– Le Liban aura besoin de plus d’une année pour nettoyer le Sud des bombes à dispersion
– Jusqu’au 28 septembre 2006, les bombes à dispersion avaient tué 18 personnes et gravement blessé 109 autres
– 300 soldats de l’armée libanaise et 30 équipes de déminage sont déployés dans le Liban sud pour nettoyer le terrain
– Les bombes sont dispersées dans 745 endroits dans le Liban sud
– Sur un million de bombes estimées, seulement 4500 ont pu être neutralisées…

Le NYT se distingue également par le traitement multimédia de son article. Ce dernier est illustré par la photo d’un adolescent blessé ainsi que d’une infographie des zones de dispersion des bombes. Il est également accompagné d’un reportage vidéo de plus de 5 mn qui représente une version parallèle du reportage. Des liens hypertexte (pas toujours pertinents) pointent vers des sources qui ont alimenté l’article : Amnesty International, Nations-Unies, etc.

L’angle-roi
Les moyens et les ressources mis en oeuvre par le Monde pour réaliser une enquête semblent derisoires en comparaison avec ceux mobilisés par le NYT pour un reportage. Le Monde a choisi de traiter le sujet depuis New York, comme un « dossier », de s’appuyer sur les révélations du quotidien israélien Haaretz, sur des témoignages et des ressources documentaires, et d’illustrer son sujet par une photo d’archives et une infographie technique. Ce qui semble relativement cohérent par rapport à l’angle choisi.

Le NYT a choisi d’aller sur le terrain, de louer les services d’une collaboratrice libanaise, de concevoir un traitement multimédia. La comparaison des deux articles s’arrête là. Il n’est pas question de faire un parallèle entre une enquête et un reportage. Même si les frontières ne sont pas si étanches entre eux, les deux genres n’obéissent pas aux mêmes règles : un reportage, par nature, se passe sur le terrain. Une enquête, prend de la distance, dispose de plus de recul. Selon une définition généralement admise, le reportage vise à montrer, l’enquête à démontrer.

Cependant, l’article du Monde ne montre pas clairement ce qu’il avait l’intention de démontrer. Le mode d’action des armes à sous-munitions ? La fiabilité de ces armes ? Leur effet mortel sur la population ? La responsabilité des Etats-Unis ?

La ligne éditoriale d’une publication se traduit à la fois dans le choix des infos à publier, le choix du genre journalistique destiné à traiter ces infos et surtout dans le choix de l’angle. C’est le choix de l’angle qui laisse son empreinte à tous les niveaux de l’article. Si le choix du genre journalistique définit l’importance que le journal veut attribuer à un événement (et parfois la distance qu’elle souhaite marquer), l’angle impose la teneur de l’article et les infos à mettre en valeur.

Avec un genre froid, un titre neutre et un angle didactique, l’article du Monde a réuni les conditions d’un traitement inoffensif des armes à dispersion. Il semble offrir ainsi l’exemple d’une ligne éditoriale qui se manifeste autant par ce qui est publié que par ce qui est passé sous silence.

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