« Le journalisme à l’ère électronique », A. Joannès

Eloge de la polyvalence

Le journalisme à l’air électronique d’Alain Joannès s’adresse, au travers des journalistes web, à tous ceux qui peuvent être intéressés par les métiers de l’information. Mais il est surtout une référence indispensable pour journalistes en manque de repères électroniques.


 

En quoi consiste le journalisme à l’air électronique ? Dans trois éléments, répond Alain Joannès dans son ouvrage « Le journalisme à l’air électronique » d’Alain Joannès (Éditions Vuibert, collection « Lire, agir », 247 pages) : rich media, polyvalence et empathie. Si le traitement rich media de l’information (texte, graphique, son, vidéo et animation) appelle naturellement la polyvalence du journaliste, que vient faire ici l’empathie ?

L’empathie n’a rien à voir avec le marketing de l’info, répond l’auteur. Elle ne consiste pas dans une réponse préalable à une attente réelle ou supposée du consommateur de l’info. L’actualité médiatique étant une construction, le rôle du journaliste est d’ajuster les faits dans la cohérence narrative « qui lui semble le mieux adaptée à son audience ».

L’ouvrage de Joannès traite toutes les échelles du métier : collecte de l’info, vérification, analyse des documents, organisation de la documentation, organisation de la rédaction, planification de la diffusion. Il conseille des logiciels libres pour l’analyse de documents (Dico, summarizer, Tropes…), le traitement rich media (GIMP, Open Movie Editor, Audacity), les systèmes d’édition… Même si certains outils peuvent être plus adaptés aux articles académiques qu’à un travail journalistique au quotidien.

Penser rich media
La polyvalence traverse le livre de Joannès d’un bout à l’autre. Le journaliste y est amené aussi bien par des contraintes économiques que par l’évolution incontournable du métier « L’esprit de polyvalence s’entend comme une agilité intellectuelle au service de l’enrichissement » (p. 39). Il n’est pas demandé à tout le monde d’être ingénieur de son ou monteur vidéo mais il est de plus en plus recommandé au journaliste de « penser rich media ».

La polyvalence est vitale dans toute la chaîne de production de l’info : collecte, vérification, documentation, traitement, diffusion multicanal… Un journaliste n’est adapté à l’ère électronique que s’il dispose d’un minimum de savoir-faire dans ces domaines (bureautique, multimédia, syndication, podcast, outils collaboratifs…)

Il ne s’agit pas dans cet ouvrage d’un journalisme limité au web. Il s’agit de tous les journalismes reconsidérés dans l’environnement électronique et utilisant Internet comme support de diffusion.

L’auteur dresse d’abord un état des lieux critique du journalisme à la française. Selon l’auteur, ce journalisme est confronté à trois défis : engourdissement corporatiste, concurrence des supports et audiences fuyantes. L’ère électronique y ajoute d’autres défis : prolifération de l’offre de contenu, mobilité accentuée, audiences fragmentées…

Le journaliste à l’ère électronique est appelé à réinventer la collecte, grâce aux outils électroniques de recherche (annuaires, moteurs…), et aux outils de veille (bases et banques de données, sites et portails, forums et listes de diffusion, blogs et wikis, lettres d’info, flux rss et alertes).

La visibilité
Les sources d’information disponibles sur Internet ne sont ni plus ni moins fiables que celles disponibles en dehors du web. Le journaliste de l’ère électronique opère dans un univers complexe dont la manipulation est une composante majeure. Dans ce contexte, le journaliste doit se doter d’un système de validation.

La vérification de l’info étant l’un des points faibles des journalistes « traditionnels » confrontés au web, l’auteur propose une grille d’évaluation (identité du site, qualité, pertinence, actualisation…) en mettant en garde contre les rumeurs, les légendes urbaines, les hoaxes (canulars) et les memes, ces bribes d’information qui se copient et se propagent de manière virale.

Ouvrage bien pensé et bien réalisé, parsemé de graphiques, de grilles d’analyse et de notes explicatives, même si certaines citations n’ajoutent rien à la pertinence et à l’intérêt de son propos (citation de J.-P. Elkabbach, p. 44, sur le rôle du journaliste comme « modérateur » aidant à « mettre de l’ordre dans la jungle des contenus »).

Ouvrage (presque) complet. Presque, car le journalisme à l’ère électronique ne peut ignorer l’exigence de visibilité sur le web. Une visibilité qui impose une rédaction plus adaptée aux modes d’indexation des moteurs de recherche et à l’accessibilité universelle. Et donc, francophone.

Par ailleurs, le « bricolage informationnel » (p. 43) qui favoriserait « l’intelligence collective » méritait à mon sens un traitement plus développé car, abordé rapidement dans un petit paragraphe, l’objet du « bricolage créatif » risque d’être confondu par un lecteur hâtif avec le « bricolage » pratiqué par les médias de masse tous les jours.

La sérendipité…
« Trouver quelque chose de plus important que ce que l’on croyait chercher » (p. 77)… Une piste intéressante que la collecte d’information n’a pas l’habitude d’explorer. Donner sa chance au hasard, être sensible à l’émergence et à la singularité. Donner du temps également à un journaliste pressé par l’urgence et l’exigence d’une production « à flux tendu ».

« Le journalisme à l’air électronique » est l’œuvre d’un journaliste pédagogue qui a exploré toutes les facettes du métier et qui en est revenu gardant une foi solide dans le rôle du journaliste comme « capteur intégral » de son temps, un rôle un peu « sublimée » que nous avons du mal à reconnaître dans la jungle des choix idéologiques et carriéristes ambiants.

« C’est bien entre les sociologues d’aujourd’hui et les futurs historiens que le journaliste opère » (p. 43). Considération qui mérite toutefois d’être méditée par les « liseurs de dépêches » professionnels du matraquage de l’information en général et de l’information en continu en particulier.

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