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Révoltes arabes : iPhone, tarbouche et humiliations

L’éviction d’un tyran est un moment de jouissance collective. La chaîne qatarie al-Jazeera l’a mis en avant lorsqu’elle a transmis en direct, et sans commentaires, la jubilation de la population de la Place Tahrir au Caire après l’annonce du départ de l’ancien président égyptien Hosni Moubarak. Le tyran est dépossédé des attributs de sa jouissance. La population peut ainsi retrouver son droit à la jouissance, longtemps usurpé par le dictateur et son clan.

Dans les révolutions, comme dans le coup de foudre amoureux, il existe quelque chose d’inexplicable. On peut avancer des explications à posteriori : pouvoir autoritaire corrompu, pauvreté, chômage, médias muselés et événement déclencheur (Bouazizi en Tunisie, Khaled Saïd en Égypte.) Il existe cependant un point de rupture insondable où le mur de la peur se fissure sans savoir pourquoi ici et maintenant alors que d’autres pays vivent les mêmes conditions depuis des décennies sans pour autant se révolter.

Toutefois, tout n’est pas « mystérieux » dans les soulèvements arabes en cours. Les populations arabes consomment depuis longtemps voitures, ordinateurs, avions, électroménagers, chaînes satellites, téléphones mobiles, etc. Elles ont accumulé des rêves, des aspirations, des habitudes de communication qui contrastent avec les modes archaïques de gouvernement de leurs pays.

Cela fait un moment que les rues arabes offrent le spectacle d’une cohabitation paradoxale entre la tradition et la « modernité ». L’iPhone cohabite souvent avec la Djellaba, le tarbouche avec les chaussures Nike et le keffieh déambule joyeusement à bord d’une Mercedes.

Depuis une quinzaine d’années, Internet est venu donner la parole à tous ceux qui ont envie de s’exprimer et d’échanger. Une partie de la population a pris la parole sur les blogs et les réseaux sociaux. Des pratiques qui ont visiblement laissé des traces. Après avoir « existé » sur son blog, sur Facebook ou Twitter, il est difficile de s’éclipser et de la fermer.

Je m'impose - Illustration Anastassia Elias

Illustration Anastassia Elias

La consommation n’est pas un acte banal. Elle est accompagnée d’un certain plaisir et d’une certaine satisfaction. Plaisir gâché par l’humiliation subie tous les jours depuis des décennies. A l’humiliation exercée par le pouvoir s’ajoutent les humiliations à répétition infligées par Israël. Les populations arabes reprochent à leurs régimes, pour la plupart alliés des Etats-Unis, leur connivence et leur capitulation face à Israël et aux Etats-Unis, alliés inconditionnels d’Israël. La Palestine et, plus récemment, l’Irak restent des plaies ouvertes qui alimentent l’amertume et le sentiment d’injustice.

Les systèmes politiques sont toujours en retard sur l’évolution des individus. Les révoltes arabes constituent une réponse au décalage entre les modes de vie et les modes de gouvernement. Les sociétés effectuent de temps à autre un ajustement de leur mode de gouvernement permettant de s’adapter à l’évolution de la société. Aucune société n’échappera à cette règle. Le cas libyen témoigne combien cet ajustement peut être douloureux, surtout dans les pays producteurs de pétrole, alliés stratégiques des Etats-Unis.

Les révoltes arabes en cours ont, entre autres mérites, celui de montrer que « les Arabes » sont capables d’exporter autre chose que le pétrole et de renvoyer une autre image que celle du terrorisme. La fierté inévitable qui accompagne ces soulèvements ne suffira pas à créer des acquis durables. L’éviction d’un dictateur n’est qu’un début. Il faudra ensuite installer des institutions, apprendre des pratiques démocratiques et, surtout, se trouver une place active dans l’histoire. Sinon, rien de plus simple que le retour de la dictature.

Les journalistes y laissent des plumes

Le torchon brûle entre les journalistes et l’Opinion. Les sondages successifs le montrent, les journalistes n’ont pas bonne presse. On leur reproche d’être de mèche avec le pouvoir. Pire encore ! De devenir un pouvoir au lieu d’être un contre-pouvoir.

The party

Collage d’Anastassia Elias

 

Selon les sondages, les journalistes sont aux petits soins devant les puissants, dans leurs petits souliers face aux vedettes. Ils retournent facilement leur veste, passant en coup de vent de droite à gauche et de gauche à droite, en s’abritant derrière l’argument fallacieux que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis.

On les soupçonne de faire l’impasse sur certaines infos, de cacher des secrets de Polichinelle, cousus de fils blancs, qu’ils partagent avec les confrères et ne vendent la mèche qu’au moment opportun. Alors qu’on attend d’eux de révéler des secrets d’Alcôve, de tirer la sonnette d’alarme, de jeter des pavés dans la marre, de secouer le cocotier.

Les journalistes se regardent trop le nombril, s’abreuvent à la même source, tournent en rond à l’intérieur de leur petit monde. Si l’un des leurs est mis sur la sellette ils crient au scandale, déterrent la hache de guerre et partent en croisade. Ils ne font pas dans la dentelle pour dénoncer tout ce qui peut porter atteinte à leur réputation. En revanche, ils se soucient de celle des autres comme de leurs dernières chaussettes.

Les détracteurs poussent le bouchon un peu loin en reprochant aux journalistes de hurler avec les loups, de pratiquer la chasse aux sorcières. Les détracteurs enfoncent le clou en affirmant que les journalistes ne battent pas leur coulpe lorsqu’ils commettent une erreur. Ils revendiquent même le droit à l’erreur. « Il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent jamais », se justifient-ils.

Les journalistes rétorquent qu’il s’agit là d’un procès en sorcellerie. Leur image négative dans l’Opinion n’est que l’arbre qui cache la forêt. L’Opinion est jalouse. La preuve en est que, en dépit de la crise de la presse, de plus en plus de jeunes veulent obtenir le précieux sésame : la carte de presse.

Les journalistes ne comprennent pas pourquoi ils n’ont pas la cote. Eux qui n’hésitent pas à mettre les mains dans le cambouis, à se mouiller la chemise en se rendant sur les points chauds de la planète. Ils refusent de devenir la tête de turc d’une société en crise et de payer les pots cassés par une minorité carriériste de confrères.

Il ne sert à rien donc de casser du sucre sur le dos des journalistes. Ils n’ont pas la réputation de faire le dos rond mais de répondre du tac au tac. Il faut se lever tôt pour pouvoir leur damer le pion. Ils n’ont pas la langue dans la poche. Ils sont plutôt connus pour avoir du bagou.

Cependant, année après année, l’Opinion persiste et signe: les journalistes ont besoin de remettre les pendules à l’heure, de se donner un coup de pied dans la fourmilière. Pour redorer leur blason, ils devraient renoncer à leurs privilèges et couper le cordon ombilical avec les puissants. Ils ne peuvent pas garder le beurre et l’argent du beurre.

Il est certain que les journalistes n’ont pas dit leur dernier mot ni brûlé leur dernière cartouche. Ils ne jetteront pas l’éponge. Ils ont toujours su tirer leur épingle du jeu et tirer les marrons du feu sans se brûler les doigts. Certains parmi eux se recyclent déjà dans les cabinets politiques.

Les journalistes refusent de jeter le bébé avec l’eau du bain. Ils ont d’autres chats à fouetter ! Internet est venu mettre de l’huile sur le feu en accentuant la crise de la presse. Les journalistes ont beau jeter l’anathème sur Internet, ils sont en train d’essuyer les plâtres d’une mutation qui s’effectue en leur absence.

Les journalistes continueront encore un peu à mettre des cerises sur le gâteau, avant d’être contraints de mettre de l’eau dans leur vin et de prendre le train en marche tout en mangeant la pomme de discorde.

Il existe cependant des esprits chagrins pour prétendre que les journalistes devraient aussi changer de langage. A force d’user et d’abuser de clichés et de stéréotypes, ils auraient attrapé un virus communément appelé « pensée unique ».

Un virus qui a la peau dure. Et le jour où l’on verra les journalistes lui faire la peau sera marqué d’une pierre blanche.